Le sentiment d’appartenance

mardi 22 décembre 2009
par  Jean-Michel LE BOULANGER

Pendant les deuxièmes rencontres géographiques de Bretagne qui se sont tenues le 16 décembre dernier et dont vous pourrez lire un compte rendu ici, Jean-Michel LE BOULANGER, Professeur à l’ Université de Bretagne Sud a prononcé une allocution passionnante : « Au cœur de l’aménagement durable en Bretagne, le sentiment d’appartenance ». Avec son aimable autorisation, nous en publions le texte intégral.

 {{Le développement durable, une patrimonialisation en action :}}

« Le péché de Niobé a consisté à ignorer que la quantité est sans rapport avec le bien, et elle en a été punie par la mort de ses enfants. Nous commettons le même péché tous les jours, et nous ne sommes pas punis de la même manière » écrit en 1949 la philosophe Simone Weil dans L’Enracinement, faisant référence aux mythes antiques.

Niobé avait 7 garçons et 7 filles et s’en glorifiait, méprisant au passage la déesse Léto, ou Latone, qui n’en avait que deux. Niobé estimait mériter elle aussi, elle surtout, autels et cultes. Mais on ne méprise pas impunément les Dieux ; Apollon et Artémis, les enfants de la déesse, tuent les enfants de Niobé, la trop humaine.

Nous ne sommes plus en 1949, mais en 2009, et maintenant nous le savons, les péchés de notre civilisation pourraient également être punis par la mort de nos enfants. Et tout change.

L’émergence de la notion de développement durable se fait dans ce contexte incertain et inquiétant.

Effet de serre, pollutions, craintes écologiques et sociales… Depuis quelques années se développe l’idée d’un bien commun universel qu’il nous faut protéger. Comme aucun pays ne peut s’en sortir seul, une conscience mondiale émerge fortement, au rythme des reportages télévisés, des émotions et des mobilisations planétaires, de Rio à Copenhague. Mais cette conscience planétaire, qu’elle soit écologique et/ou sociale, est une « conscience malheureuse » nous dit Marc Augé .

On retrouve les propos de Zaki Laïdi , insistant sur le passage d’une mondialisation faite de « significations communes » à une mobilisation mondiale née de l’approche de « risques partagés » ; le passage de la problématique du progrès à celle de la précaution.

En fait il n’y a pas de visée du bien, mais une prévention du pire… La société restreint son horizon temporel à la possibilité de poursuivre la reconduction de son présent, protection et transmission.

Sur cette base d’une « conscience écologique planétaire » naît la « citoyenneté terrienne », cette idée de « Terre patrie », dont parle Edgar Morin, à qui il faudra évidemment du temps pour fonder des référents identitaires, tant ceux-ci s’inscrivent toujours dans la longue durée. Sauf que l’approche du risque peut grandement accélérer les processus…

Dans ce contexte, l’objectif du développement durable est de définir des schémas de développements, viables, conciliant les trois aspects économique, social, et environnemental des activités humaines.

Ces « trois piliers » à prendre en compte, par les collectivités comme par les entreprises et les individus, forment la base des Agendas 21.

A ces trois piliers s’ajoute un enjeu transversal, indispensable à la définition et la mise en œuvre de politiques et d’actions relatives au développement durable : la gouvernance. La gouvernance consiste en la participation de tous les acteurs (citoyens, entreprises, associations, élus...) au processus de décision et est de ce fait une forme de démocratie régénérée, à la fois représentative et participative. Le développement durable n’est pas un état statique mais un processus de transformation dans lequel l’exploitation des ressources, le choix des investissements, l’orientation des changements technologiques et institutionnels, sont rendus cohérents avec l’avenir comme avec les besoins du présent. La transmission est évidemment au cœur du développement durable ; la participation citoyenne tout autant.

Et ce, à divers échelons territoriaux.

Nous retrouvons ici les bases, les fondements, de la notion patrimoniale : la transmission, au fil du temps, de biens jugés indispensables à nos constructions identitaires. Mais comme il n’y a ni science de l’intéressant ni science du beau, cette sélection de biens à transmettre est faite par une fabrique où le citoyen, parmi d’autres, a bonne place.

Deux siècles de mises en patrimoine nous montrent combien cette fabrique est nourrie par un lien étrange et si fécond entre les hommes et leurs territoires de références et d’appartenances, de l’État nation du 19e siècle aux territoires « du local » de la fin du 20e siècle. Et si aujourd’hui, alors que le temps du monde fini commence réellement, nous développons la notion de patrimoine mondial, c’est évidemment dû au tourisme mondialisé (le train du 19e siècle est contemporain des Monuments historiques – Boeing et Airbus du développement de la notion de patrimoine mondial), mais aussi à cette conscience malheureuse qui qualifie la citoyenneté mondiale émergeant sous nos yeux.

L'importance du territoire :

Pour qu’il y ait véritable citoyenneté, féconde, vivante, dynamique force de proposition, il faut toujours qu’il y ait du territoire. Sans appropriation d’une partie de la surface de l’écorce terrestre, sans lien charnel, sensible, avec cet espace, pas de citoyenneté, pas d’engagement.

Les territoires sont dès lors l’élément central de toute politique de développement durable. Sinon, ces politiques seront à l’image de ces décennies de productivisme, basées sur l’idéologie d’un progrès quantitativement mesuré. Le fruit de chiffres, de décisions prétendument rationalisées, sur la base de graphiques, de courbes, des supposées logiques.

Pour unir le sensible et l’intelligible, l’art et la logique, la pensée et la matière, il faut construire un « nous », au-delà d’une addition de « je ». Ce « nous », ouvert et évolutif, se fonde à l’échelle d’un territoire.

Une importante étude lancée en 2003 par l’Insee, l’Inserm, le Ministère des Affaires sociales, le Ministère de la Culture, la Délégation interministérielle à la ville, et intitulée « Enquête sur la construction des identités », nous rappelle l’importance de la notion de territoire dans les constructions identitaires des Français. Plus de 8000 personnes ont été interrogées sur ces sentiments d’identité qui les animent et les principaux vecteurs d’identité ont été analysés, le travail et ses évolutions, la famille, les appartenances et leur déclin (religion, idéologie), les inscriptions géographiques…

Après la famille et la profession, l’inscription géographique est le troisième critère affiché de définition de soi. A noter que cette composante géographique a plusieurs sources et que l’une s’impose très largement, et comme lieu d’attachement et comme lieu de projet : la commune. Le second territoire invoqué est la région, bien avant le département. Ainsi, l’appartenance spatiale est une composante importante, non exclusive bien sûr, de la construction identitaire individuelle. L’État reste une référence essentielle, s’y ajoutent communes et régions, espaces de référence de nos concitoyens, alliant espace de vie et espace rêvé, imaginé, alliant attachement et projets.

 {{La question culturelle :}}

Pour qu’il y ait citoyenneté active et participation du plus grand nombre à l’idée de bien commun, des armes sont nécessaires.

L’avenir de nos pays, chacun le dit, doit être basé sur le socle éducation – recherche – culture. Encore faut-il donner à cette dernière les moyens de l’éclosion. Trop souvent, les politiques de « Recherche et Développement » sont considérées comme des investissements et les politiques culturelles comme des dépenses. Les débats autour du « grand emprunt » le montrent encore, qui plébiscitent, à juste titre forcément, les politiques d’innovation, de recherche, de développement.

Or, l’éducation et la recherche, l’innovation, ne peuvent se construire qu’avec des générations ouvertes aux échanges, au dialogue, à la curiosité. Les éveils culturels, le désir et l’appétit, ça commence à l’école et la culture, en des temps si incertains, n’est pas une activité annexe qui doit être remisée en raison de problèmes budgétaires au profit de savoirs dits fondamentaux. La culture n’est pas seulement au cœur de tous les savoirs fondamentaux, elle les permet.

Parce que la culture, c’est la durée, quand la post-modernité de l’Internet c’est le présent permanent. La culture, ce sont des valeurs, qui donnent des repères. Et seul un socle de valeurs permet une meilleure appréhension du monde complexe qui est le nôtre.

Ce sens du mot culture, le bildung des Allemands, est souvent associé à la culture « classique ». La culture, telle qu’elle nous vient de l’Antiquité, projetée par les Lumières, prolongée par des générations d’artistes et de créateurs, la culture nous enseigne la mise en abîme, l’esprit critique. L’exercice essentiel de la citoyenneté, dans l’esprit de Condorcet.

Oui les politiques publiques, dans notre monde incertain et angoissant, doivent, plus que jamais peut-être, soutenir ces élans de la création, du doute, du frottement.

Car la culture, c’est d’abord la question du sens. De l’être-au-monde. Du vivre-ensemble. Non seulement sur la base de valeurs particulières, singulières, mais sur un socle de valeurs dialectiques et humanistes. Universalistes. Cette culture là, outil d’émancipation car outil de la critique (du grec kritikos – capable de discernement, de jugement), elle se conquiert. Et l’Etat, comme l’ensemble des politiques publiques, ont à faire en la matière. Comme d’ailleurs tous les citoyens.

Nous sommes dans un monde complexe. Ce monde global, ce monde des réseaux, nécessite la la mise à distance, le discernement, l’esprit critique. La culture, donc, plus que jamais.

Ce premier sens du mot culture est essentiel dans toutes les politiques d’aménagement, et de fait se retrouve au cœur de l’exigeante notion d’aménagement durable. Comment aménager un territoire sans participation de citoyens ? Comment être citoyen sans les armes du discernement ?

La question culturelle – bis :

Mais la culture, c’est aussi le sens anthropologique. Le mot Kultur allemand. Les langues, danses, chants, savoir-faire, ces traces diverses et si nombreuses, issues des profondeurs du temps, qui nous disent le rapport des hommes avec une terre, un climat.

Cette culture là aussi est essentielle. Car elle dit le lien avec des racines, des sources et organise des filiations. C’est vrai pour tous les peuples de la terre. C’est vrai de la Bretagne… Là aussi, il y a enjeu, au nom d’ailleurs des mêmes valeurs, universelles, qui s’adossent à ce que l’on appelle les Droits de l’homme, ou les Droits humains.

Des textes récents émanant de l’Unesco devraient permettre de reconsidérer, sur ces bases, toutes les politiques culturelles.

Le préambule de la Convention du Patrimoine culturel immatériel de 2003 présente même le patrimoine culturel immatériel comme « creuset de la diversité culturelle et garant du développement durable ». Cette convention de l’Unesco, a été ratifiée par la France, en 2006, à l’unanimité du Parlement.

Voici son article 2 : « Le patrimoine culturel immatériel, transmis de génération en génération, est recréé en permanence par les communautés et groupes en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur procure un sentiment d’identité et de continuité, contribuant ainsi à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine ».

Insistons sur le « recréé en permanence par les communautés et groupes », ce qui signifie que le patrimoine immatériel n’est jamais « figé », « gelé » « muséifié », « sclérosé », et même « authentique » ! Il bouge, il évolue.

Par ailleurs, ce sont les « communautés » qui construisent ces évolutions. Au sein de ces communautés, il y a toute une machine à produire du patrimoine, dont les structures associatives qui participent à la construction - reconstruction du patrimoine de demain… Pour l’Unesco, ce patrimoine immatériel est le « creuset de la diversité culturelle » et le « garant du développement durable ». Oui, le « garant du développement durable », pour deux raisons essentielles :

  • les sociétés anciennes connaissaient les sols et les climats, les colères du ciel et les bienfaits du soleil et leurs économies étaient basées sur ces connaissances intimes. La révolution industrielle, puis la révolution informatique, nous ont permis de faire abstraction de ces éléments naturels et de développer considérablement nos productions. Au risque d’hypothéquer l’avenir. Il nous faut maintenant apprendre à écouter les enseignements des sociétés traditionnelles, de la nôtre en particulier, à travers les patrimoines immatériels, pour renouer avec des évidences oubliées.
  • L’aménagement durable exige la participation active du plus grand nombre. La diversité culturelle est un important moteur des sentiments d’identité, et donc d’appartenance à des territoires. Renforcer les appartenances, c’est optimiser les conditions de l’engagement citoyen.

 {{Un nouveau modèle breton :}}

Il n’y aura pas de « sortie de crise »… La crise ne fait que commencer. Et d’ailleurs ce n’est pas une crise, mais une formidable transformation. Avec un choix : soit nous allons vers une société humaine adaptée aux potentialités terrestres ; soit nous restons dans le vieux schéma de la croissance quantitative et nous courrons à la perte. Le temps du monde fini est bel et bien commencé.

Nous passons des identités aux identifications, nous ouvrons les champs de l’habiter poly-topique, et nos vies se jouent le long de flux et de réseaux. Seulement voilà, il nous faut toujours, et plus que jamais peut-être, tisser le lien, tisser les rencontres et les échanges, pour redéfinir un « nous » qui est nécessaire… Car si, par le génie de la technique, le lointain devient proche, on ne peut le toucher, et nous sommes êtres de sens. Elus, associations, commerces de proximité, services publics… chaque acteur participe à la construction de ces territoires, véritables fabriques de lien social, lieu du débat nécessaire autour de cet avenir à bâtir.

La commune, ou l’intercommunalité évidemment, et la région ont des responsabilités en la matière. La région en particulier, assez grande pour générer des politiques structurantes, et suffisamment proche pour développer ce vivre-ensemble autour d’une culture singulière. En Bretagne, la région suscite un fort sentiment d’appartenance. Ce sentiment là doit être le levier des politiques à venir.

Un nouveau « modèle breton » ne doit-il pas naître d’une relation plus étroite encore des acteurs de la vie politique, économique, sociale et culturelle ? N’est-ce pas ainsi que l’on créera un territoire adapté aux exigences de l’avenir ? N’est-ce pas en créant du territoire singulier, respectueux de son passé, fier de ses énergies, que l’on aidera au développement durable et solidaire ? L’attractivité culturelle au service du développement... Les héritages au service des projets. Pour une belle synthèse : savoir d’où l’on vient pour mieux bâtir l’avenir.

Le temps semble venu. Produit en Bretagne et ses 220 entreprises ; le nouveau Conseil culturel de Bretagne, ouvert sur toutes les pratiques culturelles ; une vitalité artistique et une volonté politique affirmée… Ajoutons la solidarité et l’esprit d’entraide qui puisent dans les pratiques anciennes du monde rural et des sociétés maritimes pour se prolonger aujourd’hui avec une vie associative qui, en Bretagne, est particulièrement dense et dynamique. Les ingrédients nécessaires d’un véritable aménagement durable semblent en place.

En fait, ce qu’il faut construire c’est une traduction concrète de la notion de reliance, promue, entre autres, par Edgar Morin. La reliance, bien au-delà des seuls liens sociaux, c’est le lien au temps et donc à la transmission ; c’est le lien à l’espace, aux territoires emboîtés, du local au global, de nos bricolages identitaires ; c’est le lien aux autres, de l’autre proche à l’altérité éloignée. Un vrai projet régional d’aménagement durable du territoire breton sera un projet basé sur cette notion complexe qui oblige à appréhender et le temps, et l’espace et les autres.

Il faut insister ici, en conclusion, sur l’importance capitale de la transmission. L’importance du temps, face à l’immédiateté. La profondeur face à l’instantanéité de l’image et de l’émotion télévisée. Dans Spectres de Marx , Derrida en appelle à une « politique de la mémoire, de l’héritage et des générations ». Rien de plus révolutionnaire aujourd’hui que la transmission, le passage du témoin.

Mais s’il y a des machines à communiquer, il n’y a pas de machines à transmettre. La communication d’aujourd’hui, c’est l’instant dans l’espace ouvert. C’est l’écran, où chaque seconde une image en chasse une autre. La transmission, c’est la durée ; l’aménagement durable, c’est la transmission, pour échapper à l’instant et vivre l’épaisseur du temps. Voilà certainement la révolution nécessaire, pour échapper à la tyrannie qui nous guette, la tyrannie en pente douce du divertissement et du tout à l’égo...

« Ce qui nous amène à une double exigence, qui porte en elle sa contradiction, et ne peut se féconder que dans la contradiction : partout préserver, étendre, cultiver, développer l’unité planétaire ; partout préserver, étendre, cultiver, développer la diversité ». [1]

La région Bretagne, ouverte sur le monde et fière de ses racines, a de nombreux atouts en ces domaines… et, espérons-le, un message à formuler.

Jean-Michel Le Boulanger Directeur Master Métiers du Patrimoine Université de Bretagne Sud


[11Edgar Morin, dans l’avant-propos (page III) de « Culture et cultures », sous la direction de Réda Benkirane et d’Erica Deuber Ziegler, Tabou, Musée d’ethnographie de Genève, 346 pages, 2007.


Commentaires

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Le sentiment d’appartenance
lundi 4 janvier 2010 à 12h08 - par  Marie-Roberte Perron, présidente des Amis de Kervoyal

Merci de nous transmettre cette réflexion... à approfondir tout au long de 2010 ; Année que nous espérons source d’échanges sereins, ouverts et fructueux entre tous les damganais, afin de pouvoir répondre de la meilleure façon aux enjeux cruciaux actuellement sur notre territoire, avec le SCOT et le PLU en élaboration.

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